HOMMAGE A UN GRAND HOMME MARSILLARGUOIS MARCEL GUILLARMET DIT " LE CABO " GARDIAN DE METIER PAR JEAN DAUMAS.


Rédigé par Jean DAUMAS, publié le 03/06/2008.

Protection des droits des auteurs de la base Mérimée, des notices et des images :
Aucune exploitation, notamment la diffusion et la reproduction, intégrale ou par extrait, autre que celle prévue à l'article L.122-5 du Code de la propriété intellectuelle, de la base de données, des notices et des images de ce site ne peut être réalisée sans autorisation préalable du ministre chargé de la culture ou, le cas échéant, du titulaire des droits d'auteur s'il est distinct de lui, sous peine de poursuites pour contrefaçon en application de l'article L.335-3 du Code de la propriété intellectuelle.

Copyright (C) 2008. Tous droits réservés.

MARCEL GUILLARMET ( 23 Septembre 1919 - 26 Décembre 1997 )


C'est au cours d'une discussion informelle, sous le tamarin centenaire de la tonnelle du Maset de la Palus, qu'est naît l'idée du baptême de la Draille au nom de celui qui l'avait fréquenté depuis prés d'un demi siècle pour faire son métier de Gardian de taureaux.
Après avoir reçu l'autorisation de son épouse et obtenu l'accord de la municipalité Génibrel, c'est le 10 Juin 2000 qu'a eu lieu cette inauguration.
Prés d'une centaine de parents et d'amis étaient présents pour inaugurer la stèle du souvenir surmonté de la croix de Camargue qui désormais se dresse à l'entrée de la Draille pour la postérité.
En présence des Gardians à cheval de la Manade St Gabriel, et de sa petite fille Ludivine, Raymond Tichet après les remerciements d'usage rappela en quelques mots la genèse de cette initiative, et passa la parole à Jean Daumas pour l'hommage posthume dont voici le texte intégral. ( avec quelques intertitres pour faciliter la lecture ).


Mesdames Messieurs et chers Amis


Nous sommes ici rassemblés pour pérenniser le souvenir de notre regretté Ami, Marcel et lui offrir en hommage cette draille qu'il a emprunté pendant de longues années pour exercer son métier de gardian de taureaux.


Du rêve,a la dure réalité :


Né le 23 Septembre 1919, la jeunesse de Marcel est marquée en 1933 par l'acquisition de la manade Rouvilain par son Père Paul en association avec Trintignan fermier du Mas de la Communauté.
Paul, régisseur à St Julien, est un excellent cavalier et membre fondateur du Club Taurin la Sounaïa.
Il y sera fidèle toute sa vie.
Cette manade, adoptera pour devise les couleurs jaune et noire et sera baptisée Manade de la Plaine.
Elle pâturera une grande partie de l'année dans les Prés et Palus de Marsillargues.
Sous la houlette du Bayle Marceau Tourreau, Marcel apprend tout jeune les rudiments de ce noble métier qui plus tard lui seront fort utiles, car sa vie à quasiment été consacrée à la cause de la bouvine et de ses gardians.
Suite à de graves incidents sur leur pâture de Camargue, liés à l'occupation pendant la guerre, la manade, décimée par les allemands ne peut plus être assumée.
On doit vendre ce qui reste du troupeau.
C'est un Avocat Nimois réputé Bernard De Montaud Manse qui se porte acquéreur.
Marcel vit ce tragique épisode comme un cauchemar.
Mais la vie continue !
Pendant quelques années, il se consacre à la viticulture, jusqu'en 1949 ou Paul Laurent, qui dans les années 1950  viens d'affermer la Palus de Marsillargues l'embauche comme Gardian.
Son Bayle Gardian qui est Justin Bonafoux loge au Maset de la Palus pendant l'été.
Marcel prendra sa suite un peu plus tard, pour devenir définitivement Gardian de métier salarié.
Les évènements sociaux de Mai 1968, ayant marqués les esprits, un projet d'Association syndicale mûrit dans la profession.
Lorsque ce projet voit le jour le 2 Janvier 1972, après quelques années de réflexion, ce groupement professionnel ne sera pas un Syndicat mais une amicale à la demande de Marcel.
Son premier Président sera le regretté André Bouix.
Quand à Marcel, il sera pendant 20 ans son secrétaire actif et dévoué avant de finir Vice-Président.

Homme de mon pays, enfant de Marsillargues !


Mais Marcel, avant de devenir un sage de la Bouvine, était aussi un enfant de Marsillargues qui comme les copains de sa génération, vivaient pleinement cette période de l'entre deux guerre.
Les anciens se souviennent de cette bande qui s'était auto baptisée "Les Terribles".
Marcel en faisait parti, et c'était un plaisir de l'écouter raconter les frasques de ces "maoufarass", qui les jours de fête, mettaient le village en ébullition.
Attention aux clapiers ou poulaillers quand arrivait le temps des réveillons.
Même ceux de leurs propres parents n'étaient pas épargnés.
Mais c'était plutôt sympathique et malgré quelques bagarres, n'avait rien à voir avec les vitrines brisées ou les voitures brûlées d'aujourd'hui.
Ca carburait à l'anisette, pas au hasch ou à la coke !
Sportif, chasseur et pêcheur :
Marcel était aussi footballeur. Débutant comme minime, il était devenu grâce à une vélocité  hors du commun, un ailier percutant.
Avec les Mazota, Contrepas  Biau Bassier, Lefay, Génibrel, Guiméra Gachon et bien d'autres il avait fait les beaux jours de l'équipe locale.
Comme beaucoup de Marsillarguois, Marcel était un passionné de chasse, en particulier celle du gibier d'eau, qui à l'époque ouvrait le 14 Juillet et fermait le 31 Mars.
Rien de tout ce qui touche aux divers modes de chasse, ne lui était étranger.
Pour les battues aux foulques, il chassait évidemment sur l'Or, ou il possédait en copropriété avec quelques copains (Martin Milette, Paul Génibrel entre autre) une cabane en bordure de la Radelle et de la Verne.
Il était très fier de son négafol métallique qu'il avait fait fabriqué spécialement pour la rébalade en temps de glaces.
Pour les battues organisées sur les divers étangs du littoral ( Aïgues Mortes, Vic, Le Méjean etc) en compagnie de son grand ami Clément Teyssandier ils n'en manquaient pas une ?
Ils y réalisaient d'impressionnants  tableaux.
Perfectionnistes, ils avaient mis au point un système de rames articulées leur permettant en restant dos à dos de souquer en sécurité dans le même sens.
Avantage incontestable aussi pour arriver les premiers sur l'escapoulon après le signal du départ.
En dehors de ces battues, il pratiquait tous les autres modes de chasse à l'eau.
Passée du Matin, affût du Soir, et même la billebaude aux bécassines, râles ou poules d'eau avec son griffon "Ticket"baptisé ainsi par dérision aux restrictions et aux rationnements de la guerre.
Mais sa préférence allait à la chasse au poste, aussi bien aux canards qu'aux échassiers.
Pour cela il s'était fait une spécialité de taxidermiste et ses oiseaux naturalisés, certains sur pattes, étaient des leurres plus vrais que nature qui lui servaient de simbels..
S'y ajoutait un autre talent ; Celui de bruiteurs ! Je le revois sur l'œuf au clu de la mi journée, plongeant sa main au fond de la poche de son pantalon de gardian en peau de taupe pour en sortir toute une série d'engins artisanaux qu'il portait à sa bouche imitant à s'y méprendre les cris de vanneaux, pluviers, chevaliers divers ou des courlis.
Ca aussi c'était Marcel.
Il aimait la pêche et le Vidourle. Il s'y était certes, mis sur le tard pour taquiner le sandre à la tombée de la nuit. Il soutenait sans réserve la jeune génération du Brochet Vidourlais, dont il était devenu vice Président et son représentant à la Commission de l'environnement.
Sa grande préoccupation était la qualité des eaux du Vidourle.
Quand il y a quelques années, une pollution par la Socomi de Sommières avait provoqué une hécatombe de poissons, il avait remué ciel et terre pour obtenir l'analyse des carcasses afin de cibler et surtout comprendre l'origine de cette catastrophe écologique.

Ecologiste au sens noble :


Marcel, pensait et disait que la vie dans la nature avait besoin d'équilibre, et que tous les abus pouvaient lui causer le plus grand tort, car il était un véritable écologiste au sens noble, pas dans celui de ces Ecolos anti-tout.
Son poème sur la Camargue écrit en 1979, est un véritable plaidoyer contre les nuisances de la vie moderne subies par la nature, la Camargue en particulier.
C'est avec une infinie tristesse, qu'il avait vu à la fin des années 1950, disparaître plus de 1000 hectares de nos magnifiques Prés et Marais, qu'il avait sillonné dans sa jeunesse sur son cheval ou à la chasse.
Il se posait la question sur l'intérêt à long terme de ces assèchements pour la collectivité.
Il partageait avec moi, ce constat qui veut que cette collectivité qui avait pris une part importante pour aider au financement de ces travaux d'assèchement n'avait bénéficier d'aucune retombées économiques à leurs sacrifices financiers et environnemental.
Aujourd'hui, 50 ans après, les bénéficiaires des ces travaux ne peuvent maintenir leurs activités agricoles que grâce aux subventions de l'Etat et de l'Europe.
Quand il constatait, par fortes pluies, que certains quartiers buvaient la tasse, il déplorait la disparition des ces Marais séculaires, qui en plus du rôle de réceptacles naturels de ces eaux, avaient une fonction lagunaire pour les assainir avant qu'elles rejoignent l'Etang de l'Or via le Canal de Lunel.
Les intérêts agricoles de l'après guerre, liés à la rentabilisation du pharaonique projet du Canal du Bas Rhône avaient occultés ces retombées écologiques négatives.
Maintenant, c'est la crise et le marasme agricole, mais il est malheureusement trop tard pour faire marche arrière.
Ces Prés et ces Marais ont disparus à jamais.
Aujourd'hui, a l'est du Canal il ne reste que les 123 hectares autour du Maset de la Palus qui ne reçoivent que les eaux de pluie, car les accès naturels de l'eau du Vidourle ont été bouleversés ou abolis par les travaux d'assèchement.



Homme public estimé et protecteur de la nature :


Lorsqu'il fut question d'implanter un camping sur les terres du petit Cogult, puis un Parc résidentiel sur les terres jouxtant la Palus au Nord et plus tard une aire de stockage sur le clos n° 1 et 2 en bordure de la route de la Mer. Il ne fut pas le dernier à apporter son concours à ceux qui comme moi s'étaient mobilisés pour faire échec à ces projets qui auraient sonner le glas définitif de nos derniers hectares de terres humides.
Je me souviens de sa grande inquiétude, quant il fut un temps question de stocker du Gaz dans le sous sol de notre belle Camargue. C'est lui qui m'avait suggérer d'intervenir en ma qualité de Syndicaliste auprès de mes patrons, les puissants embouteilleurs de Perrier pour avoir un poids supplémentaire dans le front du refus.
Ce qui fut fait et bien fait .
Marcel n'était pas engagé politiquement, mais rien de la vie publique de son village ne le laissait indifférent.
Je veux pour preuve l'intérêt qu'il y portait et les positions qu'il défendait au sein de la Commission de l'environnement ou sa sagesse et son expérience faisaient merveilles.
Conseiller avisé pour l'aménagement du toril des Arènes, il a été l'initiateur du désormais traditionnel feu d'artifice sur le barrage du Vidourle.
Par contre, sur un plan local plus politique, une chose le faisait enrager : C'était le mode de scrutin imposé depuis 1983 aux Municipales.
Il acceptait difficilement le fait d'être obligé de voter liste entière sans rature, car il considérait qu'il y avait des gens valables et honorables sur toutes les tendances présentées.
Il aurait aimer comme par le passé prendre son crayon et concocter sa propre liste.
Modèle de civisme, il ne râlait pas après la Mairie pour les feuilles de platanes devant sa porte.
Il prenait sa pelle et son balai, et chaque matin faisait son nettoyage.



Il fonde son foyer :


Sa vie familiale,est celle d'un homme sans histoire :
Au sortir de la guerre en 1946, il épouse Andrée Arias qui lui donne sa petite Maguelone.
Or, il se trouve que dans cette famille Arias d'origine espagnole, on a aussi le taureau dans le sang.
L'aîné de la famille, Damian, est un raseteur réputé et courageux, car il en fallait à cette époque pour affronter les cornus dans les plans de "théâtres" ou de charrettes.
Deux autres beaux frères, Tantan qui se mesura avec les meilleurs cocardiers de sa génération et l'autre Salvador tourneur qui seconda pendant plusieurs années le regretté Norbert Geneste.
Tout cela fait que cette belle famille n'est pas dépaysée dans ce monde taurin.
Mais l'évènement de sa vie, sera à coup sur lorsque Maguelone lui donnera sa petite Ludivine.
Cette naissance fera de lui le plus heureux des hommes, je peux en attester.



Même l'infarctus n'a pu avoir raison de sa passion :


Marcel qui avait avec courage surmonter un infarctus, était poète à ses heures.
Quand il alignait quelques rimes et les avait couchées sur le papier, toujours sur le thème du Taureau et de la Camargue, il n'oubliait jamais de venir en glisser une copie dans ma boite aux lettres.
Ce sont ces marques d'amitiés qui m'ont inspirées en 1985 pour retracer sa vie dans une "Ode pour un ami" intitulée "Un Gardian".
Texte qu'Andrée son épouse me demanda de lire sur sa tombe ouverte devant son cercueil.


Je concluais cet hommage posthume en ajoutant  ces quelques mots .


" Marcel restera pour nous un symbole, celui d'un homme attaché à sa terre et à ses traditions.
Son amour du terroir était indéfectible, et je pense que les décideurs locaux auront à coeur de pérenniser son souvenir afin que son nom soit immortaliser. C'était le 26 Décembre 1997 "

Ce souhait, c'est avec quelques amis que nous avons voulu le réaliser en proposant de donner son nom à cette Draille.
Ce qui fait que, désormais ceux qui, Autochtones, Touristes ou gens de passage viendrons à la Palus et au Maset, se souviendrons toujours de celui qui fut le noble défenseur de notre belle Camargue.
                                             

                              Fin de l'hommage


La stèle et la plaque souvenir recouvertes d'un calicot aux couleurs de la manade de la Plaine (Jaune et noire) furent dévoilée par son épouse Andrée au son d'une vibrante Coupo Santo saluée traditionnellement par les tridents levés du groupe de Gardians.

Passé cet instant d'émotion les présents furent conviés à prendre le verre de l'amitié au Maset .



              UN GARDIAN

            (Ode pour un Ami)




La Camargue a souvent inspiré les Poètes,
Ils ont chanté son âme, ses mythes, ses valeurs,
Son riche biotope, vrai paradis des bêtes,
Jardin de la nature, chatoyant de couleurs.
Mystérieux Delta aux lagunes sauvages,
Grands espaces salés, tout parsemé d'Etangs,
Plage de sable fin, dangereux marécages,
Terre ou les traditions ont défiées le temps.
C'est dans ce monde à part, irréel et magique,
Qu'a vécu cet Ami dont je vais vous parler,
Un homme de taureaux, rude mais sympathique,
Personnage attachant, ayant son franc parler.

Né d'un Père éleveur, dés sa prime jeunesse,
On peut le voir en selle, au milieu du troupeau,
Aidant à rassembler, lorsque le soleil baisse,
Les bêtes dispersées au milieu des roseaux.

ARTICLE PARU DANS LA FE DE BIOU - N°36 - JUIN 2000


      MARCEL GUILLARMET, GARDIAN DE MESTIE 

   

Le souvenir et la reconnaissance, ne sont pas de vains mots, chez nous, "Gens de Bouvine".


Les stèles ou tombes de nos chevaux et taureaux camarguais en sont régulièrement le témoignage, tant au bord d'une route, d'un boulevard, qu'au détour d'une draille bordée de tamaris et de salicornes.
Egalement , des plaques apposées à l'angle de nos rues, perpétuent l'image de gardians, poètes, manadiers et mainteneurs, nous rappelant nos jeunes années, voire celles de nos "papets".
Marsillargues, au passé riche de personnalités, ne fait bien sûr pas exception à la règle. Mistral, le bon Docteur Marignan, Campoul, Fourmaud et d'autres félibres, ont eu droit aussi à l'hommage des édiles et habitants locaux, en récompense de leur investissement à la cause.
Prochainement, à l'initiative du Club Taurin "La Sounaïa" soutenue par la municipalité, et, bien entendu avec l'accord de la famille, ce sont les arènes locales qui vont être baptisées du nom d'un défenseur sincère de nos coutumes et de nos traditions : Marcel Guillarmet.
Les années défilant trop vite, le souvenir s'estompe quelquefois un peu trop rapidement, aussi, n'est il peut-être pas inutile de revenir sur le parcours de cet homme de conviction.

Premières joies et retour sur terre.

Le grand-père, Eugène, fréquentait régulièrement Mathieu Raynaud. Le virus sévissait donc dans la famille depuis déjà longtemps. Son père, Paul, régisseur au Mas de St Julien, aféciouna convaincu et membre fondateur du Club Taurin cité plus haut, décide un beau jour de sauter le pas séparant le gardian amateur du manadier.
La manade Rouvillain étant à vendre, Paul, associé à son ami Trintignant, s'en porte aussitôt acquéreur, assouvissant ainsi son rêve. Nous sommes en 1933, et Marcel, né le 23 septembre 1919, devient tout naturellement, à 13 ans, "gardianou" au sein de "La manade de La Plaine", nom de la propriété où pâturait le troupeau. Il va ainsi s'aguerrir à ce difficile métier, au contact de Marceau Tourreau, le père de Loulou (longtemps employé chez Saumade), bayle-gardian de la manade. Il s'était quand même auparavant familiarisé avec le milieu, au cours d'abrivados à Gallician, avec les Raynaud encore, dès l'âge de 8 ans...
Malheureusement, la bêtise de quelques hommes suffit parfois à ruiner les espérances de beaucoup d'autres. La Grande Guerre perdure et la manade, ayant bien trop souffert des méfaits de l'occupant, doit être vendue. Nous sommes en 1943. Les parents de Marcel, sa mère d'abord, son père un peu plus tard, moralement usés, dégoûtés et épuisés ne survivront que quelques années à la perte de leur cheptel.
Cependant, la vie continue et il faut bien manger ! D'autant que Marcel va se marier avec Andrée Arias, la sœur des raseteurs Tantan et Salvador, et que, la même année, 1946, Maguelone viendra égayer le foyer du jeune couple. Il va donc gérer et faire marcher un temps le patrimoine familial : de la vigne et quelques juments.

Les années "lumière"

Le destin pourtant, sans doute pour se faire pardonner, va lui faire un joli sourire. Paul Laurent, nouveau manadier, cherche un gardian sur Marsillargues. En moins de deux, Marcel se retrouve donc aux côtés de Justin Bonnafoux, gardian salarié de "la Marque à la Grasiho".
Ce bail commencé en 1949, ne s'achèvera qu'en 1996, soit 47 années de présence. L' heure de la retraite légale avait depuis longtemps sonné, mais un accident cardiaque n'avait pu avoir raison de sa passion, alors la retraite, pensez donc...
Car son métier, comme beaucoup d'autres, Marcel l'aura vécu comme un sacerdoce. Levé aux premières lueurs de l'aube, couché tard le soir, après avoir soigné les bêtes, la vie de famille s'en trouve naturellement bien écornée. Hommage soit rendu encore une fois, à ces femmes de gardians, qui épousent à la fois l'homme et le métier, partageant les peines et les vicissitudes des deux, ne participant que très rarement aux honneurs, bien que concourant généralement à la bonne marche de la manade. Sans doute ce que l'on appelle : pour le meilleur et pour le pire...
Le pire, il a existé, obligatoirement, mais Marcel n'aimait à se rappeler que du meilleur. Les fabuleuses années de réussite au sein de la manade Laurent et le contact particulier qu'il nourrissait avec ses préférés : Goya, Brun, St Laurentais, Fafet, Bagheera et autres resteront évidemment des moments privilégiés.
Il aimait, il adorait même parler de ses Biou d'Or. Il est certain que peu de personnes pourront lui contester son hégémonie sur ce titre. En effet, en tant que gardian ou bayle-gardian, ce ne sont pas moins de 12 récompenses qu'il peut revendiquer Tigre (59-60), Caraque (62), Loustic (65-66-67), Gardon(74-75), Goya(76), Fidélio(85), Filou(87), Banco(90).
"Et encore, disait-il, je pourrais revendiquer celui de Petit-Loulou (Aubanel), car en 64, il était sur la manade." Sacré Marcel, perfectionniste et jamais complètement satisfait ! De même, il aura côtoyé tous les grands noms du métier, tant sur la manade que dans les torils. Aussi, lorsque se fonde l'Amicale des gardians salariés, le 2 janvier 1972, sous la présidence d' André Bouix, il en devient le secrétaire, (un autre grand disparu, Robert Terrasse, officiant comme trésorier). Il assumera ensuite, la vice-présidence de l'Amicale jusqu'à sa mort.
Donc, en 1996, Marcel décide de prendre une retraite définitive. Aujourd'hui, quelques jeunes qu'il a contribué à former à ce dur et beau métier, poursuivent son oeuvre au sein de nos chers troupeaux noirs ! Patrick Alarcon, Jean-Luc Verstraete et Jean Clopés ou René Roux, entre autres, n'ont certainement pas perdu leur temps au contact de ce patriarche au visage buriné sous son éternel chapeau noir.
Bénéficiant d'une aura lui permettant d'attirer lors des ferrades ou des courses, soit les curieux, soit les connaisseurs, ce fin diseur avait toujours une anecdote délicieuse ou croustillante pour étayer ses arguments. Quitte à faire preuve, (mais pas souvent), d'un peu de mauvaise foi ! Amoureux de la nature, il consacrait ses trop rares moments de loisir à sa famille bien sûr, mais aussi à ses deux autres passions : la pêche et la chasse. Ses amis chasseurs doivent d'ailleurs organiser prochainement une manifestation-souvenir.

Au revoir, Marcel !

Et puis, le jour de Noël 97, cet homme qui avait bourlingué dans tous les plans de Provence et Languedoc nous a tiré sa révérence sans bruit, chez lui, dans les bras de son épouse qui l'aura assisté jusqu'au bout. Marcel, nous ne te verrons plus fouler le sable de nos arènes, tête découverte, un bouquet sur les bras récompensant la prestation d'un de "tes" chers cocardiers. Mais le 18 juin, dans le Plan de Marsillargues que tu aimais tant, "parce qu'il protège les taureaux", comme tu te plaisais à le dire, nul doute que nombreux seront tes Amis, venus te rendre un nouvel hommage.
Ainsi, grâce à cette plaque, juste sous la présidence de course, tu seras toujours parmi nous, face à cette race de taureaux noirs que tu aimais tant. Et cette place, nul autre que toi ne la méritait autant.

Article paru dans LA Fé de BIOU - N° 36 - JUIN 2000

MARCEL GUILLARMET (Comment je suis devenu gardian ?)


Interview de Marcel Guillarmet en 1984 par Mme Catherine Sigal et la classe de 6 ème C du Collège Roger Contrepas à Marsillargues.


                   

                  UN GARDIAN NOUS  RACONTE



Comment je suis devenu gardian ?


« Voyez, j'étais dans cette école, c'était un lundi matin.
Je ne savais pas ma leçon de morale, je ne savais même pas le titre.
La directrice Mme Teissier m'a incendié : " Toi, tu n'aimes que les chevaux, que les taureaux ! ".
Elle m'a touché au plus profond de moi-même.
Quand je suis rentré chez moi, il a fallu discuter des heures avec mon père et mon grand-père pour leur faire admettre que je voulais abandonner l'école.
A ce moment-là mon père s'occupait du mas de St-Julien et avait une manade à la Plaine.
Il m'a dit : " Tu vas tout de suite t'occuper des taureaux ".
Je me souviens que le jeudi précédent, j'avais vu le premier épisode des " Misérables " à Lunel.
Eh bien ! Il n'a plus du tout été question que je voie le second épisode ! Je n'ai jamais vu d'ailleurs la dernière partie des " Misérables ".
Voilà comment je suis devenu gardianoun.
C'était en 1932.

Ah ! J'avais ça dans le sang.
Mon père avait commencé à être " amateur " chez Papé Reynaud, c'est-à-dire qu'il " donnait la main ", aidait quand on avait besoin de lui.
Après la guerre il avait acheté la manade Rouvillain.
C'est devenu notre manade de la Plaine.
Mais à la 2ème guerre mondiale, les Allemands nous ont tué cinquante-deux bêtes.
Mon père, dégoûté, malade, usé, n'a pu reconstituer le troupeau.
Ma mère est morte.
Mon père l'a suivi de peu.
Moi j'ai passé un sale moment.
La manade a disparu.
Alors on est venu me chercher pour être gardian chez M. Laurent.
Je suis toujours chez lui depuis.
Cela fait trente-six ans.

Autrefois tout ce que vous voyez en bas vers la Grande-Motte, tout ça n'était qu'un marécage, immense, à perte de vue.
Là étaient les taureaux.
Comme il n'y avait pas de clôtures, il était nécessaire de garder les taureaux à cheval.
Maintenant qu'il y a des clôtures, de gardians qui gardent à cheval, il n'y en a plus…
Le dernier, Gaby, de chez Aubanel, est mort à Aimargues il n'y a pas longtemps.

L'été les taureaux " montaient " aux " palus " du Cailar, de Saint Nazaire, de Marsillargues.
Ils venaient à pieds encadrés par les gardians secondés par les " amateurs ".
L'hiver ils " redescendaient " en Camargue.

Autrefois les festivités n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui.
D'abord ce n'était pas un profit.
Et puis le taureau alors, il n'y avait que cela comme divertissement…
Et pas un village, Aimargues, Marsillargues, Saint-Laurent, Lansargues, etc… qui n'ait voulu ses taureaux pour les fêtes.
A l'abrivado les jeunes gens s'amusaient à faire échapper les taureaux d'entre les cavaliers.
Ils " rentraient dans le taureau " pour employer une expression imagée.
Ils prenaient des risques vraiment énormes.
Et pourtant il n'y avait pas d'assurances sociales à l'époque !

Je fais partie de la " Nacioun gardiane " crée par le Marquis de Baroncelli en 1904 et de la " Confrérie des gardians " datant de 1512.
Notre métier c'est une vocation, un apostolat. Nous ne regardons pas la rémunération… ni la fatigue non plus ! Nous le faisons par passion ».

MARCEL GUILLARMET ( Les Manades )


Interview de Marcel Guillarmet en 1984 par Mme Catherine Sigal et la classe de 6 ème C du Collège Roger Contrepas à Marsillargues.


                   

                  UN GARDIAN NOUS  RACONTE



Les Manades 


" A partir de la circulation du vin à grande échelle par canaux et chemins de fer dans toute la France, les mas s'étaient tous mis à la monoculture viticole.
Mais certaines terres résistaient à l'invasion de la vigne : les vastes espaces de prés et marais impropres à cette culture.
Là, dans la basse Vistrenque et dans la basse Vidourlenque, les propriétaires continuèrent, comme ils l'avaient toujours fait, l'élevage des taureaux et des chevaux comme dans la grande Camargue toute proche.
Et on assista à une évolution et une extension des courses.
Des jeux dans les villages, sans règles et un peu sauvages, où " l'abrivado " était surtout goûtée et où tout un chacun pouvait descendre dans l'arène " razeter " pour la gloire, on passa à une course plus réglementée, plus perfectionniste, un art véritable.
A force de croisements et de soins, les manadiers arrivèrent à produire de très beaux spécimens.

Car la demande, elle, existait !
Nos villages, trop amoureux des taureaux, commandaient pour leurs fêtes les meilleurs " cocardiers " des manades les plus renommées.
C'étaient alors les enthousiasmes les plus délirants.
Et si les apparitions des taureaux dans les communes, payés simplement par les mairies, ne permettaient guère aux manadiers de rouler sur l'or, du moins les auréolaient-elles de gloire !
Voici quelques noms de célèbres manades des toutes premières années du XX ème siècle :
Le Pouly (avec " le Paré "),
Marquis de Baroncelli (avec " Prvenço "),
Combet-Granon (avec " le Sanglier ").
Au Cailar, on comptait trois manades, trente dans toute la camargue.
Plus tard, les manades se multiplièrent… "

HOMMAGE A MARCEL PAR NOËL DANIELLE


Chroniques taurines MARSILLARGUOISES de 1712 à 1954.


Noël Danièle nous livre aujourd'hui un chef-d'oeuvre de la littérature taurine.

Cet ouvrage comble un véritable vide puisque il nous fait découvrir notre riche passé avec des textes pourvus du moindre détail.
Il n'existait aucun écrit fiable et disponible sur nos traditions taurines où la qualité littéraire aurait mérité toute notre attention.
Noël Danièle satisfait toutes nos attentes avec cet ouvrage emplis d'amour et d'émotion... un réel message du coeur pour ceux qui aiment notre village.

Nous comprenons pourquoi ce prestigieux livre est publié par la maison des Éditions Gilles ARNAUD, grand spécialiste des ouvrages taurins de qualité.
Ce livre est disponible dans les librairies de notre village, département, région ou chez l'éditeur (adresse disponible dans la rubrique : nos auteurs).

Noël Danièle rend hommage à son ami Marcel Guillarmet dit "Le Cabot" de la page 146 à 151, à la Manade GUILLARMET-TRINTIGNAN de la page 138 à 145 et de nombreux autres témoignages tout au long de cette oeuvre.


Je vous livre un court extrait sur Marcel Guillarmet :


«Le petit Marcel, qui débute en dextre dans les "abrivado" de la m^me manade dès l'age de huit ans.
Réceptif et attentif, Marcel dans ce milieu de qualité rencontre et découvre des hommes pour qui le métier de gardian est la raison de vivre.
Imprégné intérieurement de cette foi, son enfance puis sa jeunesse se forgent et se forment, au feu sacré de leurs conseils et de leurs expériences.
Sa destinée est toute tracée car ses références futures lui font déjà face.»


Pour finir l'hommage de ce grand monsieur, à qui je n'ai jamais connu le moindre ennemi.

Il était incontestablement un des meilleurs amis pour ne pas dire le meilleur de Jean Daumas, Noël Danièle, Jean-Luc Vaestrate ... et un ami pour bien d'autres...

Pour ma part, il fut mon voisin durant toute mon enfance, il me fit toucher mon premier taureau et fut toujours disponible pour m'accorder un peu de son temps...

Je te salue Marcel en espérant que le souhait que tu m'avais confié ai été exaucé : Que tout la haut il y ai des chevaux et des taureaux...



Contactez l'auteur à contact@vidourle.frCopyright (C) 2008-2009. Tous droits réservés.